DETRESSE AGRICOLE DANS L’EST DE L’UKRAINE 1933/34

dimanche 10 juin 2007.
 

Détresse agricole Journal de Genève,

Samedi 14 juillet 1934 Page 1


Parmi beaucoup d’autres, l’agriculture reste pour les dictateurs moscovites le sujet des plus graves préoccupations. La collectivisation appliquée de force aux campagnes russes avait abouti à l’abatage en masse du cheptel ; puis à la baisse des récoltes, finalement à la famine. Celle du printemps de 1933, précédant la moisson, fut cruelle.

Officiellement, les Soviets la nièrent ; leurs agents et leurs thuriféraires à l’étranger suivirent le mot d’ordre de Moscou et portèrent aux nues les bienfaits du régime rouge et le succès du plan quinquennal. Mais la réalité finit par percer. Staline lui-même reconnut en février les pertes énormes et pour longtemps irréparables du bétail et de la traction animale. C’est confesser directement la détresse agricole et indirectement la famine.

Cette famine aurait fait, selon le Messager socialiste de mai 1934, cinq millions de victimes. Mais d’autres documents donnent des chiffres plus élevés. Il est évidemment impossible d’avoir sur ce point des précisions quelconques. Mais la question qui se pose est de savoir si l’U. R. S. S. pourra en 1934 échapper au fléau. Il y a en 1934 moins de bouches à nourrir qu’en 1933, puisque la famine a fait des coupes sombres dans la population. Et la récolte de 1933 a été relativement bonne. Il faut remarquer cependant que l’an dernier la moisson rencontra de grandes difficultés. Les paysans affamés cherchaient à empêcher l’Etat de tout saisir. Il en résultait une résistance passive qui parfois confinait au sabotage. Les pertes étaient énormes dans le transport, fort défectueux, et dans le magasinage, primitif et négligé. La surface de production pouvait augmenter, mais l’ensemencement était si mal fait, les moissonneurs si affaiblis, que le résultat était en somme déficitaire. Dans la Pravda du 26 juin dernier, Kossior, haut fonctionnaire soviétique en Ukraine, avoue carrément ce déficit : 30 % de la récolte a, selon lui, été perdue, et cette proportion est plus élevée encore dans de nombreux districts.

Cela est inévitable si l’on songe à la diminution du cheptel. Dans un discours du 29 mai, Postycheff, dictateur russe de l’Ukraine, donne des précisions impressionnantes 1. Tout en réclamant des “cadres qualifiés” et une “surveillance” étroite, il avoue que dans les régions de Kharkov et de Poltava, les chevaux ont depuis 1928 diminué de 50 %, et ajoute que leur natalité est trop faible et qu’on fait travailler les poulains trop jeunes. Evidemment cette situation est due au fait que la nourriture manque pour les chevaux, dont le nombre a pourtant diminué de moitié. Si elle manque, c’est que les hommes mangent ce qui devrait revenir aux bêtes, donc qu’il y a famine. Plus catastrophique encore est l’état du reste du cheptel. Toujours d’après Postycheff. les vaches ont diminué de 60 %, les porcs de 70 % et les moutons de plus de 80 % 1 Et Postycheff reconnaît que la situation n’est pas moins critique dans les kolkhoses et sovkhoses que dans les exploitations individuelles. Il attribue cette détresse aux ennemis de la classe prolétarienne, donc aux paysans auxquels le gouvernement enlevait son bétail pour le nationaliser, - mais aussi au manque d’expérience chez le personnel collectivisé et à l’incapacité des chefs. Ceci se comprend si l’on songe que les soviets ont déporté, massacré et en somme “liquidé” les paysans les plus aisés, ceux qui certainement étaient les plus capables et les plus travailleurs. La disparition du cheptel est d’ailleurs un phénomène d’une gravité qu’on ne saurait exagérer. Elle rend culture et moisson impossibles sur la même échelle qu’autrefois. Elle rend donc l’Union soviétique dépendante de l’étranger pour ses vivres et anéantit les espoirs d’indépendance économique éveillés par le Plan Quinquennal. Moscou a récemment dû se mettre à importer du blé (d’Australie), - pour nourrir l’armée soviétique d’Extrême-Orient, Il est vrai. Il est non moins évident que si le marché redevenait libre en Russie, - si par conséquent le gouvernement soviétique changeait de système ou cessait d’exister - un énorme mouvement de vivres se produirait vers la Russie, les prix agricoles monteraient sur le marché mondial. et la crise en serait immédiatement atténuée. peut-être résolue.

La crise agricole est encore aggravée par celle des transports. Les journaux bolchévistes relatent à cet égard des faits ou des ordres étranges : interdiction d’habiter dans la zone des chemins de fer à ceux qui n’y travaillent pas (a-t-on peur du sabotage ?), interdiction de voyager sur les marchepieds et les toits des wagons. Un décret du 4 juin du Sovnarkom reconnaît la défectuosité des usines de réparation, la négligence générale. La Pravda (Juin 1934) souligne le désordre et l’incapacité générale. A Dniepropetrovsk. les employés ignorant l’autoaccrochage, ont détraqué une multitude de wagons. Dans la même région, les aiguilles seraient disloquées, l’écartement des rails irrégulier. Evidemment, les édits ne suffisent pas, il faudrait rappeler de SoIovki ou de leurs tombes, les ingénieurs et techniciens si légèrement “liquidés ”.

La famine, latente cet hiver, vient de reprendre dans toute son horreur. Déjà en décembre, à Moscou, des queues passaient la nuit - des nuits de -20&Mac251; de froid - pour avoir du pain. Le 22 juin, Molot, journal soviétique, affirmait que “la situation alimentaire de 150’000 ménages et de 500’000 habitants dans la région d’Azov et de la mer Noire, est tout à fait incertaine ”. Kossior confessait (voir le Wisti du 22 juin) que dans la région du Donetz des groupes de rayons de travailleurs agricoles, auxquels étaient attribués 14 à 15 kg. de céréales par jour, n’en recevaient que deux, La : Pravda de l’Orient (no 8, 1934) rapporte “la dégradation massive de l’agriculture. et l’exclamation d’un haut fonctionnaire : “L’avenir socialiste de la Kirghisie (Turkestan), c’est la ruine ”. La sécheresse aggrave la situation et Kalinine lui-même écrit qu’en Ukraine 40 à 50% des emblavures sont perdues. La Pravda de la Volga accuse de nouvelles pertes de cheptel (30 à 40%). Enfin, la hausse du prix du pain, ordonnée le 28 mai 1934 “vu, dit le décret, la perte partielle des emblavures en Russie méridionale ”, a produit une véritable panique, et correspond à une nouvelle dépréciation du rouble papier (qui est 1/64 du rouble or).

P,-E. B.

1 Voir Pravda des 10 et 11 juin 1934