FORUM JUSTICE ET PREVENTION DES GENOCIDES pr R.SERBYN

mardi 3 juillet 2007.
 

Communication de monsieur le Professeur Roman Serbyn, Université de Laval-Québec (Canada), "Premier forum international Justice et prévention des génocides" Villeurbanne le 23 octobre 2004

Les Ukrainiens l’appellent "Holodomor" ou "l’extermination par la faim". Le fléau qui s’abattit sur l’Ukraine soviétique au début des années 1930 et qui atteignit son paroxysme en hiver 1933 est aussi désigné sous le vocable de "famine artificielle" car le manque de vivres résultait non pas d’un désastre naturel, telle une sécheresse ou une invasion de sauterelles, mais provenait de la confiscation par l’État soviétique des denrées aliementaires indispensables à la population locale. Enlevés aux producteurs, les céréales et les autres produits agricoles furent emmagasinés sous bonne garde en Ukraine, puis transportés en Russie, ou vendus en Europe. Différentes estimations évaluent le nombre de victimes entre quatre et dix millions de personnes. Le chiffre de 6,000,000 fourni par un haut fonctionnaire de Kharkiv au rédacteur d’un journal yiddish de New York, reste encore le plus fiable. Par sa nature et son ampleur, la Grande Famine ukrainienne appartient à la catégorie de crimes que, suite aux atrocités de la Seconde Guerre Mondiale, la communauté internationale qualifia de "génocide" et condamna comme l’ultime crime contre l’humanité.

L’analyse de la famine ukrainienne ne saurait ignorer les spécificités des liens coloniaux qui rattachaient l’Ukraine à la Russie. Moscou refusait toujours de reconnaître les Ukrainiens comme un peuple distinct, avec droit à une vie nationale indépendante. Devenus maîtres du Kremlin, les bolcheviks s’opposaient à la désintégration de ce que Lénine appela jadis la "prison des peuples", et combattirent surtout la séparation de l’Ukraine - un pays de grande richesses naturelles et pourvu d’une abondante main-d’œuvre. Proclamée indépendante en 1918, l’Ukraine fut envahie par l’Armée rouge et ramenée dans le giron russe. L’ancien "grenier" de la Russie tsariste, devenu une république fantoche, continuait à ravitailler les centres urbains soviétiques. Quand Staline déclencha sa révolution industrielle vers la fin des années 1920, l’Ukraine devint une source indispensable de son financement. Le moindre signe d’un réveil national ukrainien fut interprété comme un rejet du pouvoir bolchevik et une menace à l’intégrité de l’empire soviétique, et fut réprimé en conséquence. La famine des années 1930 n’était que l’expression la plus sinistre de la politique coloniale russe en Ukraine.

Pendant les trente premières années du régime soviétique, les Ukrainiens connurent cinq famines (1921-23, 1924-26, 1927-28, 1932-33, 1946-47). Tous ces désastres auraient pu être évités si l’Ukraine avait utilisé ces produits agricoles pour subvenir d’abord aux besoins de sa propre population. La famine de 1932-33 - la plus meurtrière -correspond quant à elle à la définition de génocide, telle que formulée par la "Convention sur la prévention des génocides" de 1948. C’était un "acte commis dans l’intention de détruire une partie d’un groupe national". La cible de la politique génocidaire de Staline était la paysannerie ukrainienne - la force vitale et la base démographique de la nation ukrainienne. La "dékoulakisation" déracina la partie la plus compétente et performante de cette population et mena à la déportation d’un grand nombre en Russie. La collectivisation de l’agriculture permit à l’État de pousser les prélèvements jusqu’aux limites du possible. L’Ukraine fut soumise "à des conditions d’existence devant entraîner la destruction physique" d’un grand nombre de paysans. Pour empêcher la population de fuir les villages affamés, l’État introduisit un système de passeport, dont furent exclus les paysans.

Après des décennies de négation en URSS et en Occident, l’authenticité de la famine ukrainienne est enfin reconnue. Cependant, l’hésitation existe encore, à savoir si cette catastrophe doit être classifiée comme génocide ukrainien. On évoque souvent l’argument que la famine sévissait aussi en Russie et au Kazakhstan, et que les victimes en furent surtout les paysans. La question se pose alors : sommes-nous en face d’un problème à caractère socio-économique plutôt que national ? Ces objections méritent une considération sérieuse. L’extermination des Kazakhs par la faim doit sans doute être inclue sur la liste des génocides, mais cette inclusion ne contredit d’aucune façon le génocide ukrainien. L’examen de la famine en Russie révèle que malgré les difficultés sérieuses de ravitaillement, il n’y avait pas de famine généralisée comme en Ukraine. Les régions affligées étaient contiguës à l’Ukraine et habitées en grande partie par les Ukrainiens (par exemple, le Kouban) et par d’autres minorités non-russes (dont des Allemands). Aussi, une comparaison de la proportion des paysans russes et ukrainiens morts d’inanition montre un écart énorme entre les deux groupes. Les tentatives de fuite des paysans ukrainiens vers la Russie et la Belarus est bien documentée, mais aucun mouvement dans le sens inverse n’a été enregistré. D’ailleurs, c’est pour empêcher les paysans ukrainiens de quitter leur pays que Molotov et Staline signèrent un circulaire secret en janvier 1933 visant à appréhender les fuyards sur la frontière ukrainienne.

Pour apprécier l’envergure du génocide ukrainien, il faut placer la famine dans le contexte de la politique de russification entreprit par le régime à la fin des années 1920 et au début des années 1930. L’ukrainisation des villes, effectuée par l’afflux des paysans ukrainiens, fut arrêtée et renversée par la russification de l’école et de l’administration. Une chasse aux élites intellectuelles ukrainiennes décima les cadres culturels et politiques de la république. La nation fut littéralement décapitée.

II - Responsabilités directes et indirectes : L’ultime responsabilité pour la famine incombe à Staline. Pour financer sa révolution industrielle, il décida d’exporter les céréales. Staline força la collectivisation à outrance de l’agriculture, sachant que les récoltes rassemblées dans les entrepôts communs seraient plus faciles d’accès par les autorités qu’éparpillées dans les fermes individuelles. L’État pouvait ainsi prélever la quantité de "blé commercial" voulue, sans tenir compte des besoins de la paysannerie. Pour faire face à toute opposition, Staline ordonna la décapitation du leadership paysan par la "dékoulakisation" ou la déportation des paysans riches, après la confiscation de leur propriété. Staline savait que l’opposition des paysans et la désorganisation de l’agriculture ferait baisser la production, mais malgré cela il ordonna la hausse des quotas dans les prélèvements. L’opposition à la collectivisation était la plus forte en Ukraine, et la hausse de quotas également. Staline savait que sa politique menait inévitablement à la famine. Quand la famine commença, il était renseigné sur la situation en Ukraine par les membres du Comité Central du Parti d’Ukraine (Vlas Tchoubar et Hryhorii Petvrovsky) et le chef de la région de Kharkiv (Terekhanov) ; l’écrivain Maxime Gorki fit de même pour le Caucase du Nord. Staline ne pouvait ignorer l’interpellation concernant la famine en Ukraine posé à la Ligue des Nations par Mowinkle, ni les requêtes auprès des autorités soviétiques du Comité International de la Croix-Rouge et du Cardinal Innitzer de Vienne. Staline refusa d’admettre l’existence de la famine et rejeta tout offre d’aide comme une calomnie contre son régime.

Le dictateur s’entoura d’acolytes qui étaient prêts à exécuter sa volonté. La discipline du parti et la structure pyramidale du pouvoir assurèrent la transmission des ordres jusqu’aux villages les plus reculés. Ainsi, pour accomplir son crime monstrueux Staline trouva de nombreux complices volontaires et involontaires, conscient ou inconscients de la gravité de leurs actes. Les paysans étaient dépeints par les journaux comme des égoïstes qui voulaient affamer la ville et renverser le régime ouvrier. Pas de surprise donc que le régime trouvait des ouvriers prêts à écraser ces "ennemis du peuple". Les ouvriers agricoles et les paysans pauvres étaient encouragés à dénoncer les koulaks qui les avaient exploités auparavant. Il y avait aussi des récompenses matérielles pour les collaborateurs du régime. La pression du système totalitaire et répressif sur ces exécuteurs ne justifie pas les actes criminels, mais en facilite la compréhension.

III - Situation post-criminelle : La gravité de la famine en Ukraine dépasse largement le débat sur le nombre des personnes mortes. En réalité la famine avait décimé la population ukrainienne, affaiblissant physiquement et spirituellement les survivants. La déportation des centaines de milliers de fermiers ukrainiens privait la nation de ces meilleurs agriculteurs. Le village ukrainien traditionnel - la base de la nation et sa source principale de son renouveau- était à jamais détruit. Vidés par la famine, les villages ukrainiens étaient repeuplés de paysans russes, renforçant ainsi la russification du pays. En épargnant les citadins, la famine témoignait du fait que dans cet empire "sans classes", les paysans ukrainiens se trouvaient en bas de l’échelle sociale. Tandis que pendant les années 1920, l’afflux des paysans ukrainiens dans les villes ukrainiennes aidait à les dérussifier, dans les années 1930, les paysans ukrainiens s’y réfugiaient pour échapper à leur identité paysanne et ukrainienne, devenue néfaste. Pour les paysans qui avaient survécu au génocide, la famine était aussi un ethnocide, les poussant à abandonner leur ethnicité devenue trop encombrante. L’extermination concomitante d’une partie des intellectuels ukrainiens, accusés de nationalisme, et la mise aux abois des autres, enleva à la nation ukrainienne le leadership indispensable à la résistance au régime totalitaire.

Une conséquence directe de la famine, dont la population ukrainienne blâmait les autorités soviétiques, fut l’accueil amical accordé aux forces allemandes au début de la Guerre germano-soviétique. Les soldats ukrainiens, pour la plupart campagnards, se rendaient en masse aux envahisseurs. Les kolkhoziens ukrainiens s’attendaient à être libérés du régime meurtrier de Staline. C’est le comportement répressif des nouveaux maîtres nazis qui désillusionna rapidement les naïfs et les retourna contre les Allemands. Or, Staline ne pardonna pas "l’infidélité" temporaire des Ukrainiens et, aux dires de Khrouchtchev, le maître du Kremlin aurait bien voulu les déporter en Sibérie, s’ils n’avaient pas été si nombreux... En fait, en politicien pragmatique, Staline n’avait pas l’intention d’annihiler tous les Ukrainiens : la main-d’œuvre ukrainienne était trop précieuse. Il s’agissait plutôt d’une extermination assez monstrueuse pour terroriser les autres et les forcer à une soumission inconditionnelle. Après la guerre, le régime soviétique évoquait constamment les atrocités nazies pour faire oublier la famine-génocide. Cette pratique est maintenue par les communistes qui continuent de nier la tragédie, même après la chute de leur régime et l’établissement d’une Ukraine indépendante.

IV - Attentes et revendications des victimes et de leurs descendants : Soixante-dix ans après l’évènement, le nombre de survivants de la famine s’amoindrit rapidement et leur capacité de revendiquer des dédommagements diminue. Il incombe à leurs descendants et à la communauté ukrainienne en général d’assurer qu’une justice, même partielle, soit rendue. On peut résumer en trois points les attentes des gens concernés par cette question : a) le rétablissement de la mémoire longuement occultée par le régime communiste, b) reconnaître sa nature réelle, et c) tirer la leçon de cette catastrophe humaine.

A. Rétablir l’évènement historique et le ramener à la conscience collective : La recherche scientifique a fait un grand progrès depuis que le Parti communiste a quitté le pouvoir et les historiens ont pu se pencher en toute liberté sur la masse de documents rendus disponibles aux chercheurs. Néanmoins nous sommes loin d’avoir une image complète de la catastrophe. La recherche et les publications ont été sporadiques et partielles, souvent basées sur une documentation incomplète. Il y a encore des fonds secrets (surtout en Russie, dans ce qu’on appelle les Archives du Président) qui pourraient sans doute révéler des données importantes sur le rôle joué par les autorités soviétiques et qu’il faudrait intégrer sans tarder au corpus documentaire. Un centre de documentation et de la recherche s’impose car aucun travail d’envergure sérieux ne peut réussir sans un financement adéquat par l’État. Un tel centre deviendrait le principal dépôt de documentation, assurerait le rassemblement de chercheurs scientifiques, et offrirait un lieu de publication pour leurs études.

La famine doit être ramenée à la mémoire collective de l’humanité, d’une part pour honorer les victimes et condamner les bourreaux, et d’autre part pour tirer la leçon que ce triste évènement nous livre. À la différence des autres génocides du vingtième siècle, mis à jour rapidement après l’évènement, il y a peu de témoignages matériels du Holodomor qu’on peut mettre en exposition. Il y a cependant beaucoup de documents écrits qui peuvent compenser. Il serait naturel que l’Ukraine se dote d’un musée et de monuments dignes de la mémoire des victimes, et que dans les autres pays du monde, les musées et monuments dédiés aux victimes des génocides et des crimes contre l’humanité facent une place au Holodomor ukrainien. Comme exemple digne d’emulation, il faut signaler le monument intitulé "La Réparation" érigé à Montréal et dédié aux victimes de nombreux génocides, y compris le massacre des Arméniens, le Holodomor des Ukrainiens et l’Holocauste des Juifs.

B. Établir l’envergure et la nature du crime et en faire reconnaître la responsabilité : Il sera probablement impossible d’établir le chiffre exact des victimes directes et indirectes de la famine ukrainienne, mais une recherche financée adéquatement, utilisant des méthodes scientifiques perfectionnées et sous la direction d’une équipe d’experts dans des domaines pertinents, pourrait éliminer les suppositions et présomptions mal fondées et arriver à des chiffres beaucoup plus certains. Plus difficile, mais nécessaire, la tâche de démêler la part des responsabilités pour la catastrophe qui revient au leadership, ainsi qu’aux différentes instances du Parti communiste et de l’État soviétique. Reste aussi la question des responsabilités quant aux réparations à faire aux victimes par les États successeurs, et notamment par celui de la Fédération russe.

Le fait historique de la famine ukrainienne étant enfin reconnu, il reste à établir sa nature génocidaire et en constater le type. La classification de la famine comme génocide de classe (interprétation "paysanniste") est biaisée car elle ne tient pas compte du contexte proprement ukrainien de la catastrophe, ni du rôle central de la paysannerie dans l’évolution nationale ukrainienne. On ne saurait diminuer le caractère national qui se trouve au cœur du génocide ukrainien, réalisé par le biais d’une politique volontaire créant une famine artificielle au pays.

C. Tirer, pour la postérité, les leçons du génocide ukrainien : En dehors des souffrances partagées par les victimes de tous les génocides, chacune des grandes catastrophes possédait ses traits spécifiques ; chaque génocide était unique, n’était-ce que par la manière d’effectuer le crime. Dans le génocide ukrainien, le moyen principal d’extermination fut l’inanition. La privation de nourriture a toujours été une arme meurtrière redoutable. Privées par l’ennemi de ravitaillement, les villes les mieux fortifiées pouvaient être forcées à se rendre. La famine n’épargne personne, on ne peut la fuir. Cette arme était pratiquée non seulement pendant les guerres entre États, mais aussi à l’intérieur des pays, par des régimes voulant soumettre ou éliminer l’ennemi interne.

L’expérience ukrainienne devrait attirer attention du monde à cette arme utilisée encore de nos jours par les régimes répressifs contre leurs propres citoyens. Le centre de l’Holodomor pourrait servir de lieu d’étude des famines "naturelles" et "artificielles" à travers le temps et l’espace, et ainsi aider à formuler les moyens nécessaires pour les prévenir ou les combattre. Ce serait le meilleur hommage à rendre aux victimes du génocide ukrainien, et une contribution au bien commun de la part d’une nation qui a survécu à l’une des tragédies humaines les plus graves. Voici un défi que l’Ukraine devrait être encouragée à relever avec l’aide de la communauté internationale.

Professeur Roman Serbyn Villeurbanne 23 octobre 2004