PASSEUR DE MEMOIRES par le Collectif Reconnaissance

Wednesday 29 April 2009.
 

L’exposition "Passeur de Mémoires" a été inaugurée en Avril 2008 en présence du maire de Saint-Etienne et l’historien Yves Ternon. Le sujet en était la mémoire, la justice et la situation actuelle de sept groupes humains victimes de génocide et de "crime contre l’humanité" au XXe siècle.

Article ancien

Née d’une mobilisation inter-associative, elle est d’abord un "indispensable rappel à notre conscience" (Maurice Vincent). C’est aussi, au présent, un outil de lutte contre les discriminations et un formidable plaidoyer pour la diversité culturelle. Car c’est bien l’intolérance à l’égard de la diversité culturelle qui constitue un des germes des crimes contre l’humanité. Mais aussi des violences dans nos démocraties actuelles où le vivre-ensemble ne peut s’accomoder du déni des souffrances de l’autre.

C’est pourquoi ce travail itinérant a été unanimement salué pour sa volonté d’éclairer d’une même lumière, comme un partage de la douleur, le martyre de ces populations. On le doit au collectif Reconnaissance, né en 2006 et qui rassemble 17 associations des droits de l’homme et des peuples, issues pour certaines des minorités ("Comité de défense de la cause arménienne", "Comité Ukraine 33", "Comité des Victimes des Khmers Rouges"...) ou plus généralistes comme la Ligue des Droits de l’Homme, la LICRA, etc. Les photos qui l’illustrent ont été collectées auprès des groupes du collectif, dans les fonds d’archives, ou auprès de professionnels comme Pierre-Yves Ginet qui a signé les superbes photos du panneau consacré à la question tibétaine.

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Daniel se sent concerné à plusieurs titres puisqu’il a hérité de son père son patronyme a consonance typiquement arménienne et qu’il est également "juif du côté de sa mère": "On est contents, par exemple, d’évoquer le cas des tsiganes ou celui de la grande famine en Ukraine dans les années 30. Car on en entend peu parler. Plusieurs millions d’Ukrainiens sont morts de faim, tués purement et simplement par le régime de Staline qui les a privés d’alimentation. C’était une politique délibérée mise en place par Moscou contre l’Ukraine, et non la résultante de la collectivisation. C’est la nuance. Voila le premier objectif de l’expo: un but informatif mais de manière transversale. On se rend compte en effet qu’il y a dans chacun de ces crimes contre l’humanité les mêmes... logiques, qui sont à l’oeuvre. (...) C’était aussi pour s’élever contre ces discours qu’on entend parfois sur la concurrence mémorielle. "

Une "visée humaniste et universaliste" que Philippe tient aussi à mettre en avant. Il vient de quelque part en Afrique. On ne saura pas d’où précisément. Il fait partie de Karité, une association lyonnaise panafricaine et généraliste. "Il faut d’abord que les gens sachent, nous-dit-il, car on ne finit jamais d’apprendre sur ces drames humains. On a dit plusieurs fois "c’est la der des ders", mais il ne faut jamais s’illusionner. Au moins on peut anticiper, prévenir, sensibiliser aux Droits de l’homme et dialoguer, pour ne pas tomber dans l’ethnocentrisme victimaire. "

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Voila pour le sens à donner à cette exposition. On se contentera ici d’une approche élémentaire des phénomènes historiques dont elle traite, en gardant à l’esprit, comme Maurice Vincent l’a noté, que " leur compréhension globale nécessite une recherche approfondie, pour une connaissance précise".

En effet, à la complexité des mécanismes intrinsèques qui ont mis en oeuvre ces tragédies, chacune différente dans leur contexte historique et sociologique, en plus des querelles de chiffres, s’ajoute encore celle des qualificatifs qui servent à les désigner, à "géographie variable" selon les pays, mais aussi selon les mentalités et les sensibilités. Avec les génocides et les crimes contre l’humanité, on touche au plus intime de l’histoire des nations et du genre humain, et de fait, en même temps que l’histoire, on se frotte également au droit international. Quand ce n’est pas au juridisme (au sens péjoratif), complice au mieux de l’ignorance (mais tout le monde ne peut pas être un spécialiste ni en droit, ni dans le domaine historique) voire du négationnisme, lequel est par ailleurs le corollaire de tout génocide.

"Cette ébauche de l’écoute de l’autre" (Yves Ternon), doit donc débuter par quelques précisions conceptuelles qui, par respect pour toutes les souffrances endurées sur tous les continents, du Timor oriental au Sierra Leone, ne doivent pas être réduites à une "indécente querelle sémantique" .

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Le mot génocide a été créé par Raphaël Lemkin en 1944. Sa définition juridique (ou qualification pénale) a été adoptée par les Nations-Unies en 1948, puis révisée ultérieurement.

Trois grandes conditions sont nécessaires à son identification : 1 / les victimes font partie d’un "groupe national, ethnique, racial ou religieux". Sont donc exclus les groupes politiques, économiques ou culturels 2 / les membres de ce groupe sont tués ou persécutés pour leur appartenance à ce groupe, quels que soient les moyens mis en oeuvre pour atteindre ce but; 3 / le génocide est un crime collectif planifié, commis par les détenteurs du pouvoir de l’Etat, en leur nom ou avec leur consentement exprès ou tacite.

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L’article 6-C du statut du Tribunal militaire international de Nuremberg définit ainsi les crimes contre l’humanité : « L’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout autre acte inhumain commis contre toutes populations civiles, avant ou pendant la guerre ; ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime rentrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »

L’exposition du collectif présente donc trois catégories: les génocides avérés (génocide des Arméniens par l’Empire ottoman, le génocide des Juifs d’Europe, le génocide des Tutsi au Rwanda), celle des crimes contre l’humanité à caractère génocidaire mais dont la qualification de génocide fait débat pour les historiens (la famine génocidaire ukrainienne nommée aussi "Holodomor", c’est à dire "l’extermination par la faim", le génocide cambodgien commis par les Khmers rouges), et celle des crimes contre l’humanité d’autre nature (le "Samudaripen", c’est à dire les les persécutions raciales subies par les tsiganes durant la seconde guerre mondiale, l’ethnocide tibétain qui dure depuis 50 ans).

Les caractéristiques, "la logique" disait Daniel, communes aux trois génocides, sont les suivantes: un groupe, animé d’une idéologie raciale ou nationale, décide d’abord l’exclusion, puis la persécution et enfin la destruction d’un autre groupe, minoritaire. Ce sont les Jeunes-Turcs dans l’ex-Empire ottoman, les Hutu au Rwanda, les Nationaux-socialistes et leurs complices en Allemagne puis en Europe. La guerre est le déclencheur de la catastrophe qui fait du groupe minoritaire "l’ennemi intérieur" et de l’acte génocidaire "une légitime défense" aux yeux des bourreaux. "Le génocide est une affaire d’espace publique" , explique aussi Jules Mardirossian. " Les gens vivent ensemble. Mes grands parents ont été tués par leur voisin, dans le même village. Il est venu un jour avec les gendarmes et leur a dit: maintenant c’est votre tour. Le vivre-ensemble c’est une affaire d’espace privé mais au moment où l’espace publique décide de... la sphère privée n’existe plus."

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