l’UKRAINE VEUT QUE LA RUSSIE RECONNAISSE LE HOLODOMOR

Wednesday 25 April 2007.
 

DOSSIER GENOCIDE : L’Ukraine veut que la Russie reconnaisse le génocide Publié le : 08-04-2007

par Thijs Papôt

(traduction Georges Festa)

[légende de la photographie : Monument du génocide à Kiev]

Entre cinq et sept millions d’Ukrainiens sont morts de la famine pendant l’hiver 1932-1933. Le Parlement ukrainien soutient qu’il s’agissait d’une tentative délibérée du dirigeant d’alors de l’Union Soviétique, Joseph Staline, d’exterminer le peuple ukrainien. Cette famine équivaudrait, en tant que telle, à un génocide.

La décision récente du Parlement de Kiev - déclarant que la famine fut en réalité un génocide - manifesterait ainsi la volonté politique du président ukrainien, Victor Iouchtchenko, d’exercer des pressions sur les fragiles relations avec la Russie.

Kateryna Kholovan, qui survécut à la famine à l’âge de quatre ans, mais ne revit jamais sa famille, précise : « Ma mère essaya de fuir vers la Russie avec ses enfants, mais j’étais trop affaiblie par la faim, alors elle m’a abandonnée dans un hôpital. Cet hiver de famine a laissé des marques sur mon corps. Je n’ai pu grandir complètement, et j’ai souvent été malade dans ma vie. »

Mesurant à peine 1 mètre 30, Kateryna est vraiment de très petite taille.

La famine

Lors du « Holodomor » (la mort par la famine), ainsi que les Ukrainiens appellent cette grande famine, on estime qu’entre cinq et sept millions de gens périrent. « Je me rappelle comment les brigades ont fait irruption dans notre village et ont littéralement emporté tout ce qui était comestible ou ce qui poussait dans les jardins. »

Comment fut-il possible que l’Ukraine, le grenier à blé de l’Union Soviétique, aux terres noires si fertiles, se retrouva sans nourriture ? On dit que c’était une tentative délibérée de Joseph Staline et du parti communiste de l’Ukraine d’obliger les communautés paysannes obstinées de ce pays à accepter la collectivisation soviétique de l’agriculture. La famine comme un moyen de répression. Selon l’historien Vasyl Marochka, qui a étudié cette famine, la conclusion est évidente : « Les moissons furent rendues plus difficiles parce que le bétail des fermiers avait été confisqué. Quant aux moissons, elles furent exportées en Europe et aux Etats-Unis, et les Ukrainiens qui tentaient de fuir étaient arrêtés à la frontière ou se voyaient confisquer leurs passeports. » Les matériaux d’archives du KGB, l’ancien service secret de l’Union Soviétique, prouveraient que Staline lui-même donna l’ordre d’abattre quiconque tenterait de dérober de la nourriture.

L’extermination

La décision de présenter officiellement la famine comme un génocide - ce qui implique une tentative ciblée d’exterminer le peuple ukrainien - est toutefois controversée. Sergéi Gmyrya, historien du parti communiste d’Ukraine, reconnaît : « Oui, des erreurs ont été faites. Mais il y eut aussi une fausse famine, des problèmes liés à la collectivisation, et la famine sévissait partout en Europe. » Au lieu de famine, il préfère parler de « tragédie ». La nouvelle loi sur le génocide criminalise un tel plaidoyer, « parce que, maintenant, je suis en fait un négationniste du génocide ».

Le président de l’Ukraine, Victor Iouchtchenko, du parti majoritaire, est parvenu à faire voter la loi au Parlement à l’aide d’une courte majorité, au grand dam de son rival politique, le Premier ministre pro-russe Victor Yanukovitch, qui ne souhaite pas tendre les relations avec Moscou avec cette question pénible de l’époque soviétique. MM. Iouchtchenko et Yanukovitch se retrouvent en prise pour le pouvoir sur la question de savoir si l’Ukraine doit aligner ses positions sur Moscou - comme le souhaiterait M. Yanukovitch - ou se tourner davantage vers l’Ouest, comme le préfèrerait M. Iouchtchenko.

Il semblerait donc que cette question de la famine, qui a fini par rejoindre l’agenda politique, ne soit pas une simple coïncidence. Sergei Gmyrya pense que le président Iouchtchenko politise délibérément la question du génocide à des fins personnelles anti-russes : « M. Iouchtchenko attise une hystérie anti-communiste et des sentiments anti-russes dans la société. Cela fragilise nos relations avec la Russie. »

L’embargo

En Pologne aussi, où l’incompréhension pour, entre autres choses, l’embargo russe sur les produits alimentaires polonais a récemment conduit à un refroidissement significatif de ses relations avec Moscou, le Parlement a été unanime pour déclarer que la famine en Ukraine était un génocide. En attendant, M. Iouchtchenko tente de faire reconnaître officiellement ce génocide par les Nations Unies.

Alors que l’Union Européenne vient d’affronter la Turquie au sujet du génocide en Arménie, l’Ukraine demande maintenant à Moscou de reconnaître le génocide qu’elle a subi. La visite du président russe Vladimir Poutine en Ukraine ce week-end, pourrait être une opportunité pour voir jusqu’où le Kremlin est prêt à aborder la question. Vasyl Marochka, qui n’a guère d’espoir qu’un geste de reconnaissance advienne, précise : « La question sera certainement abordée à un certain niveau. J’ai été choqué, il y a peu, d’entendre le ministre russe des Affaires étrangères, Sergéi Lavrov, évoquer une « soi-disant famine ». Mais si la Russie souhaite avoir une autorité morale et politique au sein de la communauté internationale, elle doit être capable de reconnaître les erreurs de son passé. »

* Traduit et publié par nos services internet RNW (tpf)