Histoire et mémoire de la catastrophe ukrainienne de 1932-1933 dans l’édition scolaire de plusieurs pays européens

Thursday 1 July 2004.
 

Le texte de l’intervention de Jacques Chevtchenko ci après est la version courte présentée au cours du "Parlement des Mémoires" mais sans les images d’accompagnement nécessaires à l’argumentation. La version longue initialement prévue sera vraisemblement publiée dans quelques temps.

" Ukraine 1933 : un oubli dans la mémoire de l’Europe ". Ce thème et l’intitulé de cette intervention renvoient d’emblée à une réflexion de Robert Frank chercheur à l’Institut d’Histoire du temps Présent - CNRS qui écrit: " l’histoire et la mémoire s’emparent du passé, l’une pour l’analyser, le décortiquer, le démythifier, le rendre intelligible au présent, l’autre au contraire pour le sacraliser, lui donner une cohérence mythique par rapport à ce même présent, afin d’aider l’individu ou le groupe à vivre ou à survivre. Critique, l’histoire a pour but la recherche de la vérité, clinique ou totémique, la fonction de la mémoire est la construction ou la reconstruction d’une identité. "

Mais que nous propose l’enseignement de l’Histoire quand aujourd’hui Histoire et mémoire se nourrissent mutuellement ? La première question à poser est tout simplement celle des programmes. Est-ce que les programmes d’histoire des établissements secondaires de Belgique, de Suisse et de France contiennent une obligation d’enseignement de la famine de 1932-1933 en Ukraine? "

Les programmes d’histoire

La réponse est simple, c’est non ! Aucun programme, qu’il soit national comme en France, communautaire comme en Belgique ou cantonal comme en Suisse oblige à tel enseignement comme celui de l’Holocauste pour les trois pays étudiés.

En Suisse, en général, on traite de " l’histoire de l’URSS " au niveau de la 9e année de scolarité. ". Dans un vaste ensemble de l’Histoire du XXe siècle, la Belgique étudie " l’Histoire de l’URSS et le communisme " en 6e année de l’enseignement général secondaire. En France, l’URSS est abordée aux niveaux 3ème des collèges et Première des lycées avec "l’URSS de Staline" "on étudie les caractères spécifiques (d’un) des totalitarismes"

On perçoit donc une certaine unicité des programmes et la famine de 32-33 en Ukraine peut entrer dans le champ d’étude.

Enfin, hors programme, La "Journée de la mémoire de l’Holocauste et de la prévention des crimes contre l’humanité" le lundi 27 janvier 2004 en France, jour anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, a été décidée le 18 octobre 2002 par 48 ministres européens de l’education. En France, le Bulletin Officiel de l’Education nationale du 10 décembre 2002 stipulait que " les chefs d’établissements inciteront les enseignants à engager une réflexion avec leurs élèves sur l’Holocauste et les génocides reconnus (...)" Voilà donc le cadre, qu’en est-il alors de la transposition d’un programme dans les manuels ?

La famine de 1932-1933 dans les manuels d’Histoire

C’est en observant les pages consacrées à la collectivisation des terres qu’on peut voir si la famine de 1932-1933 en Ukraine est évoquée dans un échantillon de manuels les plus représentatifs depuis plus de 20 ans dans la mesure où les programmes, sur ce thème, n’ont pas changé dans le fond.

Parle-t-on de la famine de 1932-1933 en Ukraine dans les manuels d’Histoire ? Famine et famines

La plupart des manuels parlent d’" une grande famine de 1933 à 1935" de " la famine de 1933 ", de " la famine", d’ " une famine ", " (…) des famines " , d’ " une grave famine ", de " la famine (qui) réapparaît " On parle d’" affamés " et on finit par écrire le mot " famines ", au pluriel mais dans une liste des victimes du " système concentrationnaire soviétique ", mais La famine n’existe pas dans huit des manuels étudiés, français, belges et suisses.

La famine de 1932-1933 en Ukraine

Un seul manuel écrit : "En 1932-1933, la famine touche l’Ukraine et le Sud de la Russie, provoquant la mort d’environ 6 millions de personnes." (Le texte souligné en gras l’a été par l’éditeur ou l’auteur) c’est le Magnard de 3e publié en 2003.

Sur l’échantillon représentatif, on arrive au graphique suivant : 36% des manuels ne mentionnent aucune famine dans les pages consacrées à la collectivisation 59% parlent de famine(s) sans explication 5% de famine en Ukraine.

Omniprésence de la famine de 1921 en Russie

Aussi étonnant, la famine de 1921, elle, est très largement évoquée dans les manuels de 3e et illustrée dans les ouvrages du secondaire, contrairement à celle de 1932-1933.

Omniprésente, la famine de 1921 est toujours qualifiée de "grande", "terrible" ou "effroyable" . On sait aujourd’hui avec les travaux de l’historien canadien Roman Serbyn qu’elle fut aussi ukrainienne et un ballon d’essai.

Un vocabulaire loin d’être innocent

L’étude du vocabulaire utilisé conjointement avec le mot " famine" montre que l’usage de verbes comme " apparaît ", "réapparaît " tend à minimiser l’impact ou les origines d’un phénomène que l’on " sait " être récurrent, donc normal, dans l’ancien Empire tsariste. Jamais, elle n’est dite " provoquée " par Staline. Lorsqu’il est dit que la dékoulakisation " touche " 3 millions de paysans, que mettre sous le mot ? Ont-ils été dépossédés, expulsés, déportés, tués ou morts de faim ?

Une famine sans lieu ni date précise

L’absence de datation précise de la période de la famine ou encore l’imprécision des dates données est aussi une constante étonnante pour des manuels d’histoire. Un manuel donne " 1933 " et deux autres " 1932-1933 ", mais, rappelons-le, un seul la localise géographiquement en " Ukraine et dans le Sud de la Russie ". Pour tous les autres, la famine n’a pas de géographie, mais

Des victimes pêle-mêle dans les fosses communes de l’histoire

elle a cependant des morts dont le nombre varie, ce qui est normal, de " plusieurs millions d’hommes" , "6 à 8 millions de morts" (ici en comptant les victimes de la répression politique), "d’au moins trois millions", "neuf millions de victimes" (de toutes les répressions de cette période), "entre 10 et 15 millions de morts" (pour l’ensemble de la période stalinienne), " environ 6 millions de personnes " pour le manuel qui parle de la famine en Ukraine et dans le Sud de la Russie. Ce qui est moins normal, c’est l’amalgame opéré le plus souvent de toutes les victimes en un seul et grossier compte macabre de toute la période stalinienne. Ce procédé permet de minimiser l’ampleur du phénomène " famine " surtout lorsque le terme " paysans " n’est pas employé pour parler des victimes de la collectivisation.

L’appareil documentaire

L’étude de l’appareil documentaire des manuels se révèle fort intéressante et nous présenterons rapidement l’iconographie, les tableaux et les graphes statistiques et les " témoignages "

L’iconographie

L’iconographie relative à la collectivisation sur l’ensemble des ouvrages étudiés est peu abondante, une seule est mise en relation avec la famine de 1932-1933 mais sans localisation alors qu’on sait que ce cliché a été pris en 1933 à Kharkiv pendant la famine par le photographe A. Vineberger et provient du fonds des Archives cinématographiques d’Ukraine.

Sur l’ensemble des ouvrages étudiés, nous avons trouvé un dessin et trois affiches de propagande " façon illustration pour livre d’enfants ". Puisque nous sommes à Lyon, on dirait presque un de ces bons personnages du théâtre de Guignol d’autant que le slogan n’est en aucun cas agressif.

Pour ce qui est de 3 des 4 photographies présentées pour l’ensemble des manuels, les paysans respirent aussi la joie de vivre et le caractère paisible de la campagne s’impose à tous. " Les paysans de Transcaucasie partant planter le tabac en musique ", la photographie ne fait l’objet d’une légende critique que chez un seul éditeur qui en précise le caractère propagandiste.

Cette photographie 8, légendée " Une maison kolkhozienne ", respire ce côté bucolique, paisible de la campagne en été, isba, jardinage, couple de vieillards papotant devant l’entrée et paysanne coiffée du traditionnel foulard. Qu’a-t-on voulu montrer ? Le caractère éternel de la campagne ? La propriété privée par le lopin de terre clos de palissades ? A-t-on voulu nous faire accroire une idée du bien-être et du bonheur socialiste dans l’URSS de Staline dans la mesure où aucune remarque critique n’apparaît dans la page de ce manuel.

Chez Nathan niveau 3e, ce cliché " La mécanisation d’un kolkhoze après l’essor de l’industrie lourde " semble vouloir prouver les bienfaits de l’industrialisation au service de l’agriculture. Mais en y regardant de plus près, les paysans sont au garde à vous, certains saluent militairement et tous ont l’air grave. On perçoit, dans cette attitude collective et la gravité de ces visages, le prix humain des tracteurs et l’embrigadement de la société. Et la une légende nous semble inadaptée au document.

Les tableaux statistiques et les graphes

Tous, ou presque tous les manuels, offrent soit un tableau de statistiques du bilan industriel et de la production agricole des années staliniennes, soit sa traduction graphique. Ils apparaissent comme essentiels à la démonstration de la " réussite " de l’industrialisation des auteurs avec pour pendant la chute de la production agricole .

Les statistiques ou les tableaux sont souvent accompagnée d’une même question : " A quels événements correspondent les diminution du cheptel ? " ou encore " Comment expliquer le recul du cheptel durant les années 30 ? " Cette question récurrente trouvera sa réponse dans la mise en relation avec les " témoignages " que nous verrons plus loin. Etonnement les statistiques démographiques sont les grandes absentes des manuels.

Les " témoignages "

Lorsqu’on recense ls textes d’étude, Mikhaïl Cholokhov et Merle Fainsod sont les " auteurs culte " des rédacteurs de manuels d’histoire dans leur quête de " témoignages " comme le montre ce graphique:

Le premier avec Terres défrichées, le second avec Smolensk à l’heure de Staline, recueil des " Archives de Smolensk ". Ces deux ouvrages, et surtout celui de Cholokhov, sont les seules " sources " des témoignages consacrés à la collectivisation (" sources " avec guillemets car il paraît difficile de parler de " sources " au sens strict pour Cholokhov).

On peut bien évidemment classer les "témoignages " choisis par les auteurs de manuels en deux catégories : les défavorables et les favorables à la collectivisation qu’il n’est pas rare de rencontrer dans un même manuel

Pour montrer les réticences paysannes à la collectivisation, les auteurs utilisent essentiellement l’ouvrage de Merle Fainsod .

Pour justifier la collectivisation et ses excès, le livre de Cholokhov fait parfaitement l’affaire. A tel point qu’il est l’auteur de " témoignages " le plus cité surtout lorsqu’on souhaite insister sur l’opposition " paysans pauvres " contre " koulaks ", l’abattage des bêtes et les orgies alimentaires des paysans dépossédés qui s’ensuivirent. Accompagnant ces extraits, la question rédigée par les rédacteurs pour mieux comprendre la politique agraire de Staline est unique " Quelle est la réaction des paysans ? ", sans critique, sans pertinente mise en relation ou perspective. La truculence du récit de Cholokhov, si ce récit n’était pas enveloppé du tragique qu’on lui connaît, n’en cède pas moins à la froideur plus appliquée des textes de certains auteurs des manuels qu’elle a inspirés. Et ils sont nombreux, mais il est vrai que Mikhaïl Aleksandrovitch a été Prix Nobel de littérature en 1965. Une référence dans la littérature soviétique et pour nos auteurs de manuels contemporains dont un n’hésite pas à publier une page entière de Terres défrichées.

On voit donc que les auteurs de manuels, dans leur recherche de " témoignages ", tournent en rond, se pillent ou se copient, même les fautes -on trouve de nombreux Cholotov ou ou Cholokov pour Cholokhov… et finalement ne brillent ni par l’originalité ni par la pertinence pour aborder un sujet aussi grave.

Le déni en guise de conclusion…

En guise de conclusion, nous avons gardé, si on peut dire, le meilleur pour la fin, c’est-à-dire l’utilisation d’une certaine terminologie pour caractériser la collectivisation et la famine ou encore la nier comme génocide. On a déjà vu les approximations ees auteurs, mais quand on lit que " la dékoulakisation dépasse les limites assignées " et que " la collectivisation est conduite très violemment par les rouages inférieurs du Parti, plus durs envers les paysans que ne le souhaitait Staline ", on peut légitimement s’interroger sur le niveau de culture ou l’honnêteté intellectuelle des rédacteurs de tels manuels. Elle pose aussi le problème du sérieux du travail des .

De nombreux rédacteurs caractérisent la collectivisation et semblent en excuser, ou à défaut à admettre, ses conséquences en expliquant que l’on avait faire à une " guerre civile ", une " guerre civile contre les koulaks ", une " une véritable guerre menée contre les paysans " et même " la guerre de l’Etat contre la paysannerie ".

Si ces expressions peuvent paraître appropriées, cette thèse de " guerre contre les paysans " est, comme l’a bien souligné Mme Catherine Coquio dans l’ouvrage collectif Parler des camps, penser les génocides, "un argument traditionnellement dénégatoire, malheureusement habituellement utilisé par un des plus célèbres historiens français de cette période et très souvent répété, car un génocide se fait toujours passer pour une guerre ". Ce ne sont pas nos amis tchétchènes qui nous contrediront aujourd’hui.

Il n’est donc pas étonnant de faire un tel constat de carence quand on sait que l’enseignement de l’histoire dans le secondaire suit d’assez près la recherche universitaire. Et trop rares sont encore les Catherine Coquio, Laurence Woisard ou encore Etienne Thévenin en France, les professeurs Peterman en Belgique ou Jequier en Suisse dont l’intérêt ou les études renouvelées et approfondies sur la famine de 1932-1933 en Ukraine et des génocides en général, et pas seulement ceux " reconnus " par la France, la Belgique et la Confédération helvétique, commencent à faire leur chemin dans les esprits mais pas encore dans les manuels. Les rédacteurs sont certes souvent confrontés à l’urgence, mais la tentation de la facilité documentaire conduit à "l’à peu près" et celle de ne pas sortir du sempiternel discours idéologique dominant, combinée avec la difficulté à s’affranchir d’un passé où des criminels, mais dans le camp des vainqueurs, jugèrent d’autres criminels à côté de démocrates, et où les relations diplomatiques prennent le pas sur la morale et la vérité que l’on doit accabler tous nos auteurs de manuels. Le politique doit aussi se sentir concerné et faire un effort de reconnaisancece Ce constat de carence est aussi celui de l’édition francophone et des média dans la mesure où les parutions consacrées à la famine ne dépassent guère la quarantaine depuis une trentaine d’années dont moins d’une vingtaine de livres, ce compte incluant de nombreuses brochures autoéditées par la communauté ukrainienne et les associations.

Ce constat de carence, ou pire peut-être, est aussi celui d’universitaires parfois pris en défaut dans leur thèse ou leur choix. Que penser des auteurs du livre Rapports secrets soviétiques. 1921-1991. La société russe dans les documents confidentiels où dans cet ouvrage la famine est inexistante ou encore dans 1933, l’année noire , le présentateur reprend la thèse de la guerre contre les paysans, thèse que les universitaires spécialistes des génocides considèrent comme négationniste ?

Pourtant, à lire Vassili Grossman, dont un extrait de Tout passe... figure tout de même dans un manuel, celui-ci resitue parfaitement le Holodomor : " (…) Et on n’eut aucune pitié pour eux. Ils n’étaient pas des êtres humains (…) De la vermine à l’évidence ! (…) Pour les massacrer, il fallut proclamer que les koulaks n’étaient pas des êtres humains. Tout comme les Allemands proclamèrent que les Juifs n’étaient pas des êtres humains... " A l’heure où on parle beaucoup de devoir de mémoire, il serait souhaitable d’instaurer aussi un droit à la mémoire.

Je vous remercie.

Lyon, 15 mai 2004 Jacques Chevtchenko

Merci à Daria H. et à la diaspora ukrainienne en Belgique ainsi qu’à Bernard G., professeur d’Histoire à Fribourg (Suisse) pour leur aide précieuse.

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