PRISE DE PAROLE DE MYKOLA CUZIN Président du Comité Ukraine 33.le 24.11.2018 au MEMORIAL DE TOUS LES GENOCIDES A LYON.

lundi 3 décembre 2018.
 

Votre Excellence Elizabeth BARSACQ, Ambassadrice de France et Conseillère diplomatique - représentant le Monsieur le Préfet de la Région AUVERGNE-RHONE ALPES M. Konstantyn BILLIAR, représentant son Excellence Oleg Shamshur, Ambassadeur d’Ukraine en France, Mme la Consule générale de Pologne Joanna Kozinska-Frybes M. Jean-Dominique DURAND, représentant M. Le Maire de Lyon G. Collomb, M. François Royer adjoint délégué à la Mémoire et représentant M. Denis BROLIQUIER, Maire du 2nd arrondissement Messieurs les Représentants régionaux de l’Ordre national du Mérite et de la Légion d’Honneur, Mon Général, Mon Colonel Mme la Présidente de l’ADVULE Père Andryï Chers Amis,

A l’occasion du 85ème anniversaire du Holodomor - le Génocide Ukrainien de l’hiver 32-33, le Congrès Mondial Ukrainien a organisé une action internationale, à laquelle ont été conviés la diaspora et tous les sympathisants de l’Ukraine. Depuis le 1er septembre 2018 , pays après pays, partout où résidents des Ukrainiens d’origine se sont tenues des cérémonies d’allumage de la « Flamme du souvenir » à la mémoire de toutes les victimes de ce crime. Cette flamme a ainsi fait symboliquement le tour du monde pour revenir 85 jours plus tard à son point de départ à Kyïv, aujourd’hui le 24 novembre. 85 ans, une vie d’homme, un âge respectable pour celui qui l’atteint, le moment de faire un bilan...peut-être. En 2000, alors que j’assistais aux commémorations du 85 em. anniversaire du Yeghern, le génocide arménien de 1915, je me souviens avoir fait en esprit le lien entre le chemin de mémoire et de témoignage parcouru par nos amis arméniens et celui qu’il nous restait à parcourir à nous, Ukrainiens. Je me disais que nous aussi, à l’heure d’organiser un jour cette 85 em commémoration nous serions arrivés à un point où, certes, il se trouverait encore des négationnistes ici ou là pour venir contester l’incontestable, l’innommable, que l’Etat russe n’aurait pas encore eu le courage d’admettre ce crime, mais que, au fond, plus rien de grave ne pourrait nous arriver. Combien je me trompais... !

En cette année anniversaire symbolique, comment ne pas évoquer également le centenaire de la fin de la première guerre mondiale, traumatisme infini que l’Europe s’ infligea à elle-même en une sorte de folie auto-destructrice ? Destins tragiques, Mémoires croisées, Histoires parfois entremêlées... Mémoire de mon grand-père maternel Stéphane, soldat de la Triple Alliance à cette époque puisque né dans cette partie de l’Ukraine alors possession de l’Empire austro-hongrois et réfugié en France en 1926. Mémoire de ma grand-mère maternelle Olga, arrivée en France en 1932 depuis la Galicie, cette autre partie de l’Ukraine alors sous administration polonaise, où l’on comprenait très bien ce qui était en train de se passer, de l’autre côté de la frontière, une frontière sévèrement gardée par l’Armée rouge et qui resta hermétique à tous les convois de secours organisés pour venir en aide aux paysans mourants, pendant toute le durée de la famine planifiée. Mémoires de toutes celles et tous ceux ici présents en ce jour anniversaire et qui ont tous connu ce grand-père, ce grand-oncle, cette arrière grand-mère... souvent seuls rescapés, comme miraculés, de fratries parfois très nombreuses. Ce qui nous rassemble aujourd’hui, c’est bien cette mémoire partagée, ce sentiment inextricable qu’il faut continuer à transmettre, à témoigner parce que, non, tout n’est pas encore fini... le pire peut encore se produire.

De nos jours, il arrive encore que de patients historiens et bénévoles mettent à jour les restes de soldats portés disparus et restés si longtemps sans sépulture dans ces terres meurtries du Nord-est de la France. C’est une intense émotion à chaque fois.... une émotion qui marque toute l’importance qu’il y a à poursuivre les recherches, à entretenir la mémoire. Le travail, l’accumulation des témoignages et la diffusion des connaissances autour de ce conflit ont abouti à cette paix durable que nous avons la chance de connaître aujourd’hui dans la majeure partie de l’Europe, avec cette conclusion salutaire que cette guerre n’avait finalement fait aucun vainqueur. Oh, bien sûr, il y en eût une autre, la leçon n’ayant pas été retenue la première fois. Tout aussi meurtrière, marquée du sceau de l’infamie de la Shoah. Mais ces deux conflits ont fini par enfanter cette idée de la Maison commune, notre Europe, si précieuse et pourtant remise en cause de toute part de nos jours.

Oui, en vérité, 100 ans après les paysages français et la mémoire des Français restent encore marqués, modelés par le souvenir de cette guerre. Chacun a pu s’en rendre compte à l’occasion des cérémonies du 11 novembre dernier. Comment pourrait-il en être autrement sur la terre d’Ukraine et dans le coeur de ses enfants dispersés en diaspora, en ce 85 em. et tragique anniversaire ? En Ukraine aussi, trop souvent encore, la terre nourricière des steppes restitue des corps... laisse remonter à la surface les restes de ces gens abandonnés à cette époque dans les champs par centaines de milliers, par millions parce qu’à la fin il n’y avait tout simplement pas de temps et plus assez de bras pour les enterrer décemment, en des lieux prévus à cet effet. Une vie d’homme ne suffirait sans doute pas pour établir l’inventaire de toutes les fosses communes du Holodomor. Le travail de mémoire, longtemps interdit, a été lui aussi entrepris, conduit par des scientifiques , des descendants, de simples gens. Mais ce travail a-t-il abouti à une paix durable, à l’immunité contre la réitération de l’abjection ? Nullement. A l’est de l’Ukraine, en 2018, on enterre encore des jeunes, à l’endroit même du génocide, victimes de la folie coloniale d’un dirigeant - appelons-le par son nom Wladimir Poutine - qui ne voit pas d’autre voie de développement pour son propre pays que la dominiaion et l’éradication des voisins. La guerre qu’il a allumée en 2014 dans le Donbass ukrainien et qu’il continue à entretenir à coups de milliards, de mercenaires, de troupes et de matériel militaire de haute technologie a à ce jour duré plus que la première Guerre mondiale elle-même. C’est une évidence que de marteler ceci : la non condamnation d’un crime conduit inéluctablement à sa répétition. Le crime de Staline a-t-il été condamné légalement au niveau international ? Jamais ? L’assassin et ses centaines de milliers de complices ont-ils eu un jour à rendre des comptes ? Pas davantage. Le crime de génocide, au regard du Droit international, est un crime imprescriptible. Le nécessaire aurait pu être fait depuis , et peu importe que La Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide se soit tenue postérieurement, en 1948. Rappelons-le ici : Raphaël Lemkin lui-même avait reconnu publiquement le génocide ukrainien lors d’une convention à New-York, en 1953. Et le nécessaire pourrait encore être fait aujourd’hui.

Pour preuve, tout au long de ces 85 années de patiente construction de la mémoire ukrainienne, à travers le monde, de courageux journalistes ont parlé, des universitaires ont produit des travaux de recherches exemplaires. Des musées, des instituts ont vu le jour. Des commissions d’enquête internationales ont rendu leurs conclusions. Des reconnaissances officielles ont été prononcées, en ordre dispersé certes - mais en nombre ; plus de 80 à ce jours. Mais il n’y a pas eu et il n’y aura jamais de Nuremberg des crimes soviétiques, des crimes communistes. Et en France moins qu’ailleurs parce que les héritiers actuels des forces politiques et syndicales de l’époque - dites progressistes - qui tressaient des lauriers au Petit Père des peuples, même lorsque celui-ci se vautrait sur les cadavres fumants de ses victimes , disposent toujours de puissants relais dans les médias et certaines universités, prompts à jeter en pâture et à intenter des procès à ceux qui osent écorner l’image du "Vojd"".

Pire encore, l’hôte actuel du Kremlin, non content de réhabiliter chaque jour un peu plus le tyran Staline et son héritage maudit développe le même culte de la personnalité, entretient le même climat et les mêmes discours de haine anti-ukrainienne qu’en 1932-33. La tâche s’avère colossale. Dans la Russie de 2018, où la presse libre n’est plus qu’un vieux souvenir, où les opposants sont systématiquement éliminés ou emprisonnés, et où la dialectique militariste et les bruits de bottes occupent l’espace publique, il ne saurait y avoir de place pour la reconnaissance d’un crime qui serait perçue comme un affaiblissement moral insupportable. La fuite avant est inéluctable. Alors oui, je vous l’ avoue, j’ai parfois la tentation du découragement, la sensation de l’inutilité de l’action face à ce monde libre qui savait à l’époque et qui se souvient encore très précisément de nos jours mais qui est titillé par la culpabilité d’avoir fait trop peu au moment des faits et d’avoir exigé si peu la justice, depuis. Et face aux héritiers du criminel qui ont choisi le déni plutôt que la vérité, le rejet de la faute sur la victime plutôt que le repentir sincère. Mais l’abattement ne dure jamais longtemps. Les paysans ukrainiens en 1932-33, exécutés en masse, envoyés pourrir en déportation dans des wagons à bestiaux ou abrutis de faim jusqu’au souffle n’avaient d’autres armes que leur travail, leur amour de la terre et leur culture ancestrale. Ces gens qui vivaient sur l’une des terres les plus riches que ce monde ait jamais porté et que l’on a forcés à regarder leurs propres enfants crever à petit feu ou à les abandonner dans les villes et les gares dans l’espoir qu’ils seraient recueillis par des âmes charitables .. ces gens-là n’étaient pas de simples données statistiques portées au débit de la balance comptable du premier plan quinquennal. Ils sont la raison pour laquelle nous devons continuer inlassablement à parler, à témoigner, à organiser des conférences, à attirer l’attention, à éveiller les consciences. Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu » écrivait Berthold Brecht. NOUS NE RENONCERONS JAMAIS !!!

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