Un Génocide peut en cacher un autre... NSM

Wednesday 21 April 2010.
 

Un génocide peut en cacher un autre...

À l’Ouest et en particulier en France, peu firent contrepoids aux lourdeurs du matraquage soviétique : si Eisenstein avait pu faire croire qu’une poussette avait dévalé le grand escalier d’Odessa en 1917, d’autres cinéastes soviétiques, notamment ukrainiens, créeront autour de la collectivisation toute une imagerie qui plongera 1933 dans un épais brouillard. On ne gardera de la collectivisation que les clichés fabriqués trois ans plus tôt par le cinéaste Alexandre Dovjenko, dans La Terre, œuvre pourtant critiquée pour son schématisme idéologique par la Pravda elle-même (!). Certes, Ivan, tourné en 1932 par le même auteur, sera tout aussi critiqué, mais cette fois pour les allusions au coût humain de l’industrialisation. Toutefois, l’Ukraine de ce génial créateur restera conforme à ce que Staline voudra bien en montrer. Il n’y a pas non plus d’images documentaires de la Famine de 1933. À défaut d’autre chose, le film canadien Les moissons du désespoir utilise des photos de la famine des années vingt : fin prétexte pour en empêcher la diffusion ! En revanche, la Seconde Guerre mondiale et son flot de victimes, en particulier celles d’Auschwitz-Birkenau (libéré par l’Armée Rouge du front ukrainien - v. l’article), apportera une abondance d’images abominables qui deviendront « la » référence de l’horreur. Par ailleurs, la Victoire permettra à l’URSS stalinienne d’obtenir le bon rôle à Nuremberg, en y apparaissant comme juge.

C’est à cette occasion qu’on entendra pour la première fois le mot génocide. Il fut inventé par un Juif polonais réfugié aux USA, Raphaël dont toute la famille, à l’exception d’un frère, avait été tuée à Dachau. Lemkin avait déjà esquissé le concept lors d’une conférence internationale sur l’harmonisation du Droit en matière criminelle, à Madrid, une certaine année 1933. Il n’est pas exclu et même probable que le professeur Lemkin ait eu vent de ce qui se passait en Ukraine à cette époque, mais on n’en trouve aucune trace. Pourtant, en tant que substitut du procureur de Varsovie et spécialiste du terrorisme, il avait forcément suivi de près ou de loin les attentats ukrainiens contre les plus hautes autorités polonaises (Pilsudsky en personne n’y avait échappé que de justesse en 1921). Parmi ces derniers, il en est un qui ne put laissé le juriste indifférent : l’exécution, à Lviv, du consul soviétique par un nationaliste ukrainien au nom proche du sien : Mykola Lèmyk. Ce militant de l’Organisation des Nationalistes Ukrainiens qui sera pendu par les Allemands durant la guerre, avait voulut par ce geste attirer l’attention des médias sur l’Holodomor.

Lemkin, après guerre, qualifiera le Holodomor de génocide noir sur blanc. C’est ce qui apparaît dans un document « oublié » et fort heureusement retrouvé il y a peu, soit une soixantaine d’années plus tard, par l’historien canadien Roman Serbyn (voir la revue Commentaire, n°137, automne 2009). Traduction en français ici.

Lemkin définit génocide comme la persécution d’un État souverain contre un groupe racial, religieux ou social (de genos, race, et caedere, tuer). Le terme fut utilisé pour la première fois par un tribunal le 18 octobre 1945, à Nuremberg, dans l’acte d’accusation contre les criminels de guerre nazis. Il semble qu’à ce jour le terme ne recouvre, pour la justice française, que les événements de la Seconde Guerre mondiale, en particulier le génocide juif. En effet, depuis la fameuse Loi Gayssot de 1990 (du nom de l’ancien député et ministre communiste), les poursuites contre les négationnistes se sont bornées uniquement aux négationnistes de la Shoah. À titre d’exemple, les plaintes contre Le Monde et Bernard Lewis au sujet du génocide arménien (1915-1923) ont été rejetées malgré la double reconnaissance de ce génocide par les parlements européen, en 1987, et français en 2001. Une proposition de loi, dite «super-Gayssot», a été déposée il y a quelques années pour permettre de poursuivre tout négateur d’un génocide reconnu par la France ou par une institution internationale dont elle fait partie. Pour le rapporteur de cette loi, Roland Blum, député UMP des Bouches du Rhones où il existe une importante communauté arménienne, « il ne peut y avoir deux catégories de génocide et tous doivent être condamnés et leur négation doit être combattue de la même manière ».

Reste à savoir si en France la représentation nationale s’apprête réellement à reconnaître le génocide de 1933, étant donné le passage aux oubliettes du projet de loi présenté devant le Sénat par MM. Jean-Claude Carle et Serge Mathieu le 10 mai 2001, par ailleurs auteurs d’une proposition similaire au sujet du Cambodge. L’ONU par ses déclarations sur la Famine (qui évitent le mot « génocide ») laisse à penser que rien ne sera fait de concret dans le cas du génocide ukrainien, bien que 27 pays (dont la Russie) aient déclaré prendre acte du crime, certes, étendu aux Russes, Kazakhs et autres nationalités. À ce jour, seules les Chambres Hautes du Canada et d’Argentine ainsi que le Sénat australien ont reconnu le génocide ukrainien ; le Congrès américain a voté une loi reconnaissant la famine de 1933 comme crime contre le peuple ukrainien. La seule assemblée siégeant sur le territoire de l’Union européenne à suivre cet exemple est le parlement basque. Le Parlement de Strasbourg évite le sujet. Le Conseil de l’Europe, qui a failli exclure l’Ukraine en 2001, ne donne guère plus d’éléments. L’Italie a, au nom de l’Union européenne, souscrit au texte onusien.

Comme la Turquie avec l’Arménie, la Russie de Poutine exerce une pression certaine sur les instances internationales. Son ancien Premier ministre, V. Tchernomerdyn (Staline étant géorgien) a prié les Ukrainiens de se tourner vers la Géorgie s’ils comptaient recevoir d’éventuelles excuses ! Aux Ukrainiens d’en tirer les leçons. En premier lieu en se mobilisant contre l’indifférence.

L’action entamée par la diaspora ukrainienne contre le prix Pulitzer de Walter Duranty [v. article] en est un exemple encourageant. Rien ne saurait guérir tout le mal déversé sur les corps, sur les âmes, ni sur la mémoire des victimes, mais, c’est un fait, tous les dix ans à chaque grande commémoration, quelque chose avance. Les Ukrainiens des États-Unis se souviennent encore des violences communistes ayant perturbé leurs manifestations. Cette année [2003], les Ukrainiens du monde entier placeront une bougie au coin de leur fenêtre en hommage aux victimes de 1933, le 22 novembre. En France, de nombreuses activités, dont un rassemblement au Trocadéro, sont prévues autour de cette date. Reste à savoir comment les médias vont, cette fois, réagir.

Entre silence, mensonge ou exploitation politicienne, l’Holodomor n’a jamais vraiment été compris. Le chapitre XVII des Sanglantes Moissons de Robert Conquest (1985) résume bien l’impasse commise par les médias. À l’époque des faits, toute la gauche européenne ainsi que la presse dite «neutre» ne voulut entendre parler de famine ou se laissa abuser par certains individus, et non des moindres : hommes d’État, lords, prix Pulitzer, prix Nobel... Seule la presse de droite et d’extrême droite à la diffusion plus restreinte (comme Le Figaro qui ne tirait qu’à 15.000 ex.) dénonça l’atrocité du crime, dans ses pires détails, au moment où on le perpétrait. Condamnant les « complices » occidentaux de la Famine (comme Édouard Herriot), l’affaire prit rapidement un tournant politique fatal à la vérité.

Les Allemands et surtout les Italiens - très bien informés par leur personnel diplomatique - ne firent pas usage des documents rassemblés, dont certains annotés par Mussolini en personne. Tout d’abord parce que ces dictatures, pas plus que la social-démocratie weimarienne, ne voulurent rompre leur coopération avec l’URSS. Hitler lui-même considérait d’un bon œil l’affaiblissement des Ukrainiens pour ses plans futurs. Les fascistes italiens signeront même un pacte de non-agression avec les communistes russes en été 1933. Quant aux Américains, ils n’avaient pour l’instant aucun intérêt politique en URSS. Hormis la diaspora ukrainienne d’Amérique du Nord, seules certaines organisations juives, précédées en cela par les protestants mennonites, y accréditèrent la thèse d’un massacre par la faim. En 1926, le recensement montre que les trois quarts de la population juive d’Ukraine soviétique était citadine, mais plus de 200 colonies juives, cousines des kibboutzim d’Israël, exploitaient la plaine ukrainienne. L’exode rural provoqué par la famine et la collectivisation (sans parler des autres persécutions) accéléra la russification des Juifs d’Ukraine. Quant aux mennonites (protestants proches des Amish) dont une partie émigra au USA en 1917, ils étaient allemands et avaient fondé dans la steppe azovienne de grandes et belles colonies agricoles. Toujours est-il qu’aux implorations pressantes de trois communautés différentes, l’administration Roosevelt répondit par... l’acte de reconnaissance officielle de l’URSS ! En 1934, l’URSS sera même admise à la Société des Nations. En février 1935, le pacte franco-soviétique d’assistance mutuelle et le Front populaire («permis» par Staline presque au même moment) viendront achever l’œuvre de silence.

En Grande-Bretagne, la gauche russophile ne put que s’en réjouir. En particulier la très élitiste Fabian Society, animée par le tout premier travailliste à être anobli, lord Sidney Webb, et surtout le prix Nobel de littérature Bernard Shaw, qui avait pris l’habitude de tout rendre «scientifique» y compris les communiqués de la Guépéou ! Certes, une lecture trop fréquente du New York Times où sévissait depuis dix ans l’anglais Walter Duranty ne fit rien pour arranger leur mal... son Pulitzer non plus.

Néanmoins, malgré toute l’intox organisée à l’échelle mondiale, en particulier en France par les moscoutaires de tout poil, certains intellectuels occidentaux se sont joints aux historiens ukrainiens pour parler d’un «génocide occulté». Car le terme de génocide est bien celui qui manque à la complète reconnaissance du pire des crimes jamais commis contre l’Ukraine. À cet effet, le Congrès mondial des Ukrainiens libres (la diaspora nord-américaine) convoqua à la fin des années 80 un comité de sept éminents juristes internationaux, lequel, bien que s’étant autoproclamé Commission d’Enquête sur la famine de 1932-1933 sans aucun mandat de l’ONU et donc sans aucun pouvoir de justice, devait rassembler avis et témoignages sur la nature de la Famine. Le but était de statuer sur la question du génocide tel que défini par la Convention de Londres (ONU). Cette enquête figure dans le Final Report publié en 1990. La majorité des experts y indiquent bien que la Famine présente un caractère génocidaire, sauf l’expert français G. Levasseur qui ne la considère qu’en tant que « crime contre l’humanité », dans la mesure où (selon lui) il n’existe pas de preuve tangible qu’on ait voulu détruire les Ukrainiens « comme tels ». Toutefois, les débats contradictoires de cette commission sont capables d’amener les historiens à la conclusion fondamentale : si, aux yeux de la loi, le crime de 1933 est effectivement un génocide.

Faute de responsables vivants, il n’y aura probablement pas de réponse judiciaire. Comme chez Brecht, « les bourreaux meurent aussi », et dans le cas de l’Ukraine, souvent de leur belle mort... Mais au-delà même d’un hypothétique verdict émanant d’un encore plus hypothétique tribunal international, les Français doivent savoir.

pan doctor Exrudis

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