L’HISTOIRE DE L’URSS de LENINE A STALINE par Andréa Graciosi

Tuesday 29 December 2009.
 

L’Histoire de l’Union Soviétique de Graziosi est dense, jamais répétitive ou anecdotique, et reflète une connaissance et une assimilation critique de l’historiographie russe et internationale de ces dernières décennies. Le résultat révèle le sens d’une grande mesure, même si l’auteur n’hésite pas à exprimer ses convictions sur des thèmes controversés. Par exemple, il considère l’adoption du terme Holodomor, « afin de mettre l’accent sur l’intentionnalité », non seulement légitime mais « indispensable pour qu’il y ait une distinction entre la famine pansoviétique de 1931-1933 et la famine ukrainienne après l’automne 1932 » (I, 361) ; l’historien estime plausible l’hypothèse d’une nouvelle purge en préparation dans les derniers mois de la vie de Stalin, dirigée « aussi bien contre le groupe dirigeant que contre des secteurs spécifiques de la population » (II, 134-135) ; ou enfin propose, en dernière analyse, un jugement très équilibré sur l’action de Hruščev (II, 291-293).

5Une partie importante de l’ouvrage est axée autour de quelques nœuds thématiques formulés sous forme de « questions ». Face aux particularités du système soviétique, né dans un contexte profondément marqué par le conflit, la régression sociale et psychologique, la compétition entre différents projets nationaux de construction de l’État, et dans un espace démocratiquement fragile et problématique comme celui des territoires plurilingues, quel a été le rôle effectif des « classes, couches, groupes ethniques et individus » dans le succès du régime, dans l’édification de ses différentes formes de bureaucratie, dans l’oppression de la société ? Quelle a été - dans la réussite puis dans la crise du « modèle » - la fonction interne et externe de l’idéologie, sorte de « nouvelle parareligion laïque » qui s’est éloignée de ses origines social-démocrates en raison du « culte de la violence et de l’action résolutive » (I, 93-94), mais a longtemps conservé sa grande capacité à projeter un message utopique ?Fort de sa longue expérience de chercheur attentif aux thèmes de l’organisation du travail et des politiques monétaires, Graziosi manifeste aussi un intérêt constant pour le caractère « extrême » que le rapport entre État et économie a acquis en URSS. Que nous enseigne l’expérience soviétique - se demande-t-il - par rapport aux « économies de développement » ou bien aux sociétés capitalistes modernes ? Peut-il être utile de relire une telle expérience dans le cadre d’un quelconque débat économique ? L’auteur partage sans doute l’idée que la « modernisation » soviétique a ses spécificités propres, étant « régressive », « conservatrice », et productive d’une société et d’un système « néotraditionnels » (I, 365). Mais ce qui lui paraît le plus problèmatique en URSS est le rapport entre État, société et modernisation : quels sont les caractères particuliers de la « nationalisation (ou étatisation) des masses » et de la « massification de l’État », dans un processus d’intégration ou d’assimilation mené au nom d’un « projet a-national au niveau pansoviétique », mais complexifié par la coexistence de projets de renationalisation au niveau territorial ? De quelle manière l’« hétérogénéité nationale et religieuse » de vastes régions du pays a-t-elle affecté l’édification puis l’écroulement du système ? (I, 13-14). De fait, Graziosi a toujours suivi attentivement les débats sur la nature et le pouvoir des différentes composantes de l’État fédéral avec sa politique d’« indigénisation » (I, 201-208), et il note par exemple la prudence de la politique stalinienne sur le front des nationalités, surtout si on la compare aux offensives lancées contre les paysans, les spécialistes, les syndicats, les ouvriers et le parti (I, 238-239). Quel a donc été, dans l’histoire de l’URSS, le poids de la structure fédérale, fruit d’un compromis essentiel avec les nationalités établi à l’époque de la Nep (I, 176) ?

6Ces deux volumes reflètent bien, dans l’ensemble, les très grandes avancées que la recherche a accomplies dans l’étude des groupes dirigeants, de leurs fractures et conflits intérieurs, des méthodes de travail de l’appareil d’État. Un facteur d’intérêt supplémentaire est offert par l’analyse de la nature subjective du régime. Graziosi souligne que chaque leader soviétique, avec ses choix et ses inclinaisons spécifiques, a fortement influencé l’évolution de ce système administré et bureaucratique. C’est particulièrement vrai dans les périodes où la terreur et la violence d’État s’exercent avec le plus d’intensité. Ce qui explique l’importance particulière de la section consacrée aux années 1929-1933, durant lesquelles l’URSS eut à subir une « secousse » ayant plusieurs éléments communs avec la période 1914-1922 : « souffrances de la population, famine, rôle de l’État et de l’idéologie [...], affrontement entre le nouvel État et les paysans, les nationalités et ce qui restait de la “vieille” société urbaine, rôle central de la question ukrainienne, utilisation impitoyable de la répression, lien entre réquisitions et famine, méthodes de gestion de la main-d’oeuvre, caractéristiques et limites du système économique ». Mais, à la différence de ce qui était advenu auparavant, cette nouvelle crise - le « deuxième acte de la guerre paysanne » constituant, selon Graziosi, l’élément essentiel de cette période - provenait « de l’intérieur du pays, et plus spécifiquement de son sommet » (I, 256).

7En traçant le contour d’« une société qui, à certains égards, se modernisait du point de vue technique et économique tout en se dégradant dans le même temps du point de vue social, culturel et politique » (I, 437), l’auteur demeure peu enclin à accepter la pertinence analytique de la notion de « totalitarisme » qui ne lui paraît appropriée que pour décrire un système politique « en cours de modernisation, destiné à conquérir et à refondre les consciences de ses sujets au nom de l’idéologie », alors que l’on a affaire à « un État violent et primitif » (I, 362). Cette lecture est de plus en plus étayée sur les études consacrées à la réalité de la terreur stalinienne, qui ont dévoilé l’étendue de l’opposition dans les années 1930 et ont commencé à déconstruire la nature du régime. C’est aussi l’une des sources d’intérêt du deuxième volume, qui part de quelques questions préliminaires. Comment expliquer la désagrégation rapide du « despotisme » stalinien après la mort du vožd’, suivie par les réformes de 1953-1956 et couronnée par une dénonciation publique au XXe congrès ? Quel a été l’impact concret de la guerre sur l’évolution du régime et de la société soviétiques, et celle-ci a-t-elle produit des effets positifs sur le plan aussi bien moral que civil ? D’où viennent le dégel et le nouvel « humanisme soviétique », phénomène « universel dans son aspiration », mais « autarcique » et « gâté par le provincialisme » (II, 164), et de quelle manière réussirent-ils à conquérir une partie importante de la direction du pays ? Graziosi ne dissimule pas le caractère encore provisoire des éléments d’analyse du deuxième tome de son Histoire, car il dispose d’une base historiographique et d’un ensemble de sources plus restreints, particulièrement en ce qui concerne la période qui suit 1964. Bien au contraire, il expose clairement les difficultés, par exemple lorsqu’il aborde la question des conflits à l’intérieur du groupe dirigeant, « souvent semblables à des intrigues de cour », mais surtout limités au sommet du système avec « une retombée publique très faible » (II, 55). Ce qui n’empêche aucunement que la reconstruction soit complète et efficace, la perspective étant bien sûr très différente, puisque l’histoire de l’URSS devient aussi celle d’une superpuissance d’influence internationale.

* 4 Cf. P. Sorokin, Leaves from a Russian Diary, New York : E. P. Dutton, 1924 ; id., The (...) * 5 L. von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen, « Archiv für (...) * 6 B. Bruckus, Socialističeskoe hozjajstvo. Teoretičeskie mysli po povodu russkogo opyta, Berlin, (...) * 7 H. Kohn, A History of Nationalism in the East, London : Routledge, 1929 ; id., Revolutions and (...) * 8 L. Namier, In the Margin of History, London : Macmillan & Co., 1942 ; id., Conflicts. (...) * 9 Cambridge, Ma : Harvard University Press, 1996 ; Moscou : Rosspen, 2001.

8En conclusion, il nous paraît important de souligner que Graziosi a le mérite de valoriser la leçon, trop souvent sous-estimée, de ceux qui surent mettre précocement en lumière les « tares génétiques » du système soviétique, en montrant ses contradictions insurmontables (I, 136 ; II, 666). Entre autres, Pitirim Sorokin4, qui avait mis en évidence la tendance au renforcement du despotisme d’État inhérent au « socialisme de guerre » ; Ludwig von Mises5 et Boris D. Bruckus6, qui avaient montré, au début des années 1920, la faiblesse congénitale de l’économie collectiviste, dépourvue d’instruments de connaissance et de calcul convenables ; Hans Kohn7 et Lewis Namier8, qui avaient indiqué - bien qu’en suivant des modalités différentes - les dérives nationalistes du communisme. Mais l’auteur ne perd jamais de vue que c’est la population elle-même qui manifesta les doutes les plus forts, lorsqu’il lui fallut supporter le poids de la catastrophe économique et sociale. En premier lieu, ces ouvriers et paysans qui, après avoir appuyé la première phase de la solution bolchévique aux problèmes du pays, se trouvèrent dans la condition de sujets face à la « classe privilégiée des organisateurs », et cela surtout dans les zones rurales, considérées comme des « colonies intérieures » (I, 141-142). L’attention portée aux révoltes de 1918-1921 n’est donc pas seulement l’effet de nouvelles interprétations de l’histoire soviétique, promues par la révolution des archives (cf. du même auteur, The Great Soviet Peasant War. Bolsheviks and Peasants, 1918-19349) ; il s’agit aussi de la tentative de retrouver dans cette expérience - encore une fois dans le sillage de Namier, auquel Graziosi a récemment consacré des pages éclairantes - un phénomène agraire unitaire, suffisamment articulé dans sa forme et capable d’une évolution autonome, fondée sur la nécessité (I, 117). Finalement, cette Histoire de l’Union Soviétique invite à se souvenir toujours de la faiblesse de l’« humain », car « la croûte appelée civilisation est vraiment subtile, mais, en dessous, survit un primitivisme prêt à exploser » (Hans Kohn, op. cit., I, 67). Notes

1 Bologne : Il Mulino, 2006.

2 Bologne : Il Mulino, 2001 ; Kiev : Osnovy, 2005 ; Moscou : Rosspen, 2005.

3 É. Halévy, L’ère des tyrannies, Paris : Gallimard, 1938.

4 Cf. P. Sorokin, Leaves from a Russian Diary, New York : E. P. Dutton, 1924 ; id., The Sociology of Revolution, Philadelphia : J. B. Lippincott, 1925.

5 L. von Mises, Die Wirtschaftsrechnung im sozialistischen Gemeinwesen, « Archiv für Sozialwissenschaften », 47, 1920, p. 86-121.

6 B. Bruckus, Socialističeskoe hozjajstvo. Teoretičeskie mysli po povodu russkogo opyta, Berlin, 1923.

7 H. Kohn, A History of Nationalism in the East, London : Routledge, 1929 ; id., Revolutions and Dictatorships. Essays in Contemporary History, Cambridge, Mass. : Harvard University Press, 1939 ; id., The Idea of Nationalism : A Study in its Origins and Background, New York : Macmillan & Co., 1944 ; id., Prophets and Peoples : Studies in Nineteenth Century Nationalism, New York : The MacMillan & Co., 1947.

8 L. Namier, In the Margin of History, London : Macmillan & Co., 1942 ; id., Conflicts. Studies in Contemporary History, London : Macmillan & Co., 1942 ; id., Vanished Supremacies. Essays in European History, 1812-1918, London : H. Hamilton, 1958.

9 Cambridge, Ma : Harvard University Press, 1996 ; Moscou : Rosspen, 2001.

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