un médecin écrit AU COMMISAIRE DU PEUPLE A LA SANTE en 1933

Thursday 24 January 2008.
 

Le Chef-adjoint du Département secret-politique de l’OGPU, Liouchkov

Extraits de la lettre adressée par P. Blonski au cam. Kantorovitch, Commissaire du peuple à la Santé de la RSS d’Ukraine

« En tant que médecin, je connais bien la situation dans le district de Zvenigorod et les districts avoisinants. Quant à celle qui règne ailleurs, j’en entends longuement parler par des témoins. En bref, la situation actuelle est proprement épouvantable. La pauvreté est incroyable, la famine généralisée, la mortalité massive. Près de 30 % de la population est amaigrie ou gonflée. La natalité est réduite à néant. Le cannibalisme, la nécrophagie sont devenus des phénomènes courants. On ne voit plus dans les villages de chiens ou de chats - tous ont été mangés. La criminalité a pris des proportions incroyables. La faim conduit les gens à commettre des crimes inimaginables il y a encore peu de temps. Je ne parle évidemment pas du fameux « vol des épis ». Tous (et pas seulement les paysans) sont devenus des voleurs par nécessité, ou plus exactement à cause de la faim. La mendicité est générale. Un nombre incroyable de gens sont devenus des « spéculateurs » ou des « gens vivant de l’air ». Les arrestations sont légion. On manque de prisons. À Zvenigorodka, on vient d’ouvrir ces jours-ci la vieille prison, qui ne fonctionnait plus depuis huit ans. Les tribunaux condamnent à la pelle. Un grand nombre de gens arrêtés meurent de mauvais traitements au poste de police. Au cours de la seule année 1932, plus de 10 000 personnes du district ont fui vers diverses régions de l’URSS. Il y a énormément de maisons et d’exploitations vides ; dans les rues errent des gens amaigris ou gonflés. En un mot, la situation est pire qu’après une invasion ennemie, un siège, une catastrophe naturelle.

On a fait quelque chose pour lutter contre la famine l’an dernier, mais ce que l’on faisait, c’était uniquement par « voie non officielle ». On ne pouvait pas parler de la famine, c’était « inconvenant ». À cause de cette « inconvenance », fort peu a été fait. Cette année aussi (au moins jusqu’au début du mois de mars), parler de famine était pratiquement « contre-révolutionnaire ».

Les organisations locales (de district et de région) ne peuvent s’en sortir, dans la lutte contre la famine, sans un soutien massif du Centre. L’insuffisance notoire de l’aide alimentaire, le retard avec lequel elle parvient ici constituent autant d’obstacles à une intervention efficace. En attendant, le silo de Zvenigorodka regorge de céréales, les moulins marchent à plein régime. L’usine de beurre continue de tourner. De même que la raffinerie de sucre à 5 km.

Les responsables locaux ont une « théorie » politique néfaste, selon laquelle les affamés sont eux-mêmes responsables de la famine. Ils ne voulaient pas travailler - bon, qu’ils crèvent, on ne les regrettera pas. Avec une « théorie » pareille, il n’est pas étonnant que la « lutte contre la famine » donne des résultats aussi faibles. Cette « théorie » est d’autant plus étonnante dans la bouche de responsables soviétiques qu’elle ne fait que reprendre ce que l’on disait de tout temps, à savoir que celui qui est pauvre ou celui qui a faim est le premier responsable de la situation dans laquelle il se trouve. Or, on sait bien qu’un grand nombre de kolkhoziens ayant accompli de nombreuses journées-travail sont touchés eux aussi. Cette année, des kolkhoziens de kolkhozes ayant bien rempli leur plan sont affamés. Comment expliquer que tous ces « fainéants » sont prêts à partir travailler n’importe où, dans des usines, sur des chantiers, des sovkhozes, des mines, à aller jusqu’à Sakhaline, Batoum, Leningrad ? N’est-ce pas étrange que nos « théoriciens » ne se sont pas posé la question de savoir pourquoi ces gens qui travaillaient si bien la terre ont cessé de la travailler, ne veulent plus la travailler ? Qu’est ce qui a tué en eux le désir de travailler ? Qu’est ce qui les détourne du travail ?

Il y a une attitude impitoyable d’exploitation pure envers les affamés. On les considère non pas comme des gens dans le malheur, mais comme une force de travail qu’il s’agit d’exploiter. On ne lutte pas contre ce fléau qu’est la famine, on ne fait d’effort que pour remettre en état de marche une force de travail. Naturellement, de ce point de vue, un cheval vaut bien plus qu’un homme. Pour la perte d’un cheval on punit, pour la mort d’un nombre incroyable d’êtres humains, c’est la plus totale impunité.

P. Blonski

Source : TsA FSB, 2/11/56/203-205